"Je perds mon temps loin des miens, déchiré au chanvre indien, taxi que si je paie avec mes Air Max et j'ai le fou-rire quand je mens, pourtant je dis Bismillah quand je mange... Tu veux que je te dise franchement ? J'ai un ange à chaque épaule, mais celui de gauche parle trop fort. Ecouter le droit est ce que je suis censé faire... Mon temps avec des petites schneks, noyer l'échec dans du sky sec, à goûter les variétés de shit - rien que du mauvais... S'ils savaient ce que j'avais, s'ils pouvaient me dire quelle maladie j'ai - c'est dans mes gênes, ou quoi ? Tu crois qu'ils cherchent ? Tu rêves, ou quoi ?... Je perds mon temps jusqu'à ce que je perde mon teint. Je perds mon temps, sans métier, tête baissée à regarder mes pieds, à rêver que je pèse et à regretter... Je nique mon temps dans le vice, je veux pas finir dans le feu. J'ai du mal, c'est ce que je t'explique dans le disque... Je perds mon temps à acheter, à vendre, à emprunter, à rendre, à rien apprendre sauf que les porcs sont à pendre. Le monde fait flipper, mec, tu sais plus rien ne m'atteint, et plus je connais les hommes plus j'aime mon chien. Je perds mon temps, attendant que le monde s'ouvre, et je nique tout car tout le monde souffre. Mon temps à chercher de la maille - il m'en faut - j'en perds mon temps, mon sang et mon flow..., F.A.T.T.O.U.H...e chayeb , trop haut. Et je perds mon temps depuis le préau." ('Le silence )
Et voici mon histoire:
booba, de son vrai nom elie yaffa, est né le 9 décembre 1976 à boulogne-billancourt (france) d'une mère française et d'un père sénégalais.
nous sommes en 1996, c'est "le crime paie" sur la compilation hostile, sorte de manifeste du rap de rue, en tout cas un vivier auquel une grande partie du rap français n'en finira pas d'immensément puiser. boobadont les promiscuités successives avec les plus importantes formations du rap français, la cliqua, x-men du temps de time bomb, le beat de boul, ne sont certainement pas dues au hasard, depuis ses premières compositions avec son groupe lunatic, et avant même "le crime paie" ou le titre "les vrais savent" sur la compilation l432, a toujours étonnamment su faire se rejoindre la brutalité sèche du constat et un registre plus sophistiqué : une savante élaboration rythmique dans son écriture, une manière de procéder par images que même ses détracteurs ne lui enlèveraient pas. sans jamais verser dans aucun catéchisme quel qu'il soit, assumant un matérialisme en passe de devenir le mot d'ordre de notre société, renonçant à toute morale, boobaavance à visage découvert jusqu'à son premier album solo temps mort en 2002, où l'espace qu'il s'est créé lui permet d'exprimer sans entrave ni inhibition l'extrême particularité de ses visions. aussi étrange que cela paraisse ce sont bien des visions qui portées par la musique et un flow rauque sinon rocailleux touchent d'autant plus leur but, et ce n'est certes pas l'auteur lui-même qui nous contredira, lui qui dit écrire dans une espèce de flou, de flash.
des exemples ? qui aurait songé à voir dans le matérialisme la perspective de laisser tout en pourboire au croquemort, dans une insomnie un marchand de sable sniffant de la coke ? pour traduire la violence de cette époque, s'imaginer un foetus avec un calibre, ou, exposant sa difficulté à trouver le sommeil concevoir le geste de verser sa peine et son insomnie dans la feuille à rouler ?
tel est bien booba, lui qui se veut la tornade de boulogne, un créateur d'images mystérieuses qui s'incrustent en nous, s'incisent, collant à nos rétines, un auteur dont la force première est d'abord de nous parler plus que de lui : à partir de lui (ce dans un mouvement, le rap français, où l'expression communautaire l'emporte généralement sur le point de vue individuel).
pour preuve, avec l'album panthéon, boobainstallé en solo innove avec la création d'un territoire fantasmatique "tallac", comme si la singularité de sa langue nécessitait parallèlement un lieu qui lui fût propre. après avoir enchaîné en indépendant rien moins que deux disques d'or, mauvais oeil avec lunatic et temps mort son premier solo, un single "destinée" lui assure enfin des passages radio et un titre sur la bande originale de taxi 3 renforce sa notoriété. la notoriété ? disons le voeu de la société d'enfouir et masquer la singularité de l'individu derrière une série d'ennuis divers avec la justice de boobaà la une alors que le silence est de mise lorsqu'il s'agit de sa musique dans les médias.
on comprend son désir d'exil à "tallac" et quoique le rappeur demeure un ardent représentant des hauts-de-seine, quoique ni sa mélancolie spécifique ni sa sombre brutalité dans l'exposition des faits n'aient été altérées sur ce nouvel album, nous retrouvons ce sentiment clair de triomphe qui leur fait opposition et contribue à la force des disques de booba. on n'intitule pas pour rien son disque panthéon. comme jean genet, boobaaurait pu dire : "ma victoire est verbale".